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Le profane et le sacré

Les tribunes se sont succédé tout au long de la semaine pour rendre hommage aux victimes de Charlie Hebdo, mais aussi pour régir face à ce séisme qui ébranle la société française jusque dans ses fondements.

La bonne tenue des échanges dans les colonnes de Regard-Actu est d'autant plus remarquable que nous touchons là à des sujets sensibles comme les libertés fondamentales (expressions, croyances, religions) mais aussi du vivre-ensemble en considérant nos différences, non comme des difficultés insurmontables, mais comme une diversité enrichissante. Cela passe forcément par le respect des uns et des autres.

Lors des vœux de 2015 de Regard-Actu j'avais présenté les personnes qui tenaient une chronique régulière dans ce journal. Depuis, trois se sont exprimées dans ces colonnes : Vincent Présumey, Paul Crespin et Michel Beaune. Chacun a aussi remarqué que les analyses n'allaient pas forcément dans le même sens. L'un défendant la liberté absolue de la presse quand un autre insiste sur la nécessité de ne pas heurter les différentes sensibilités pour préserver le vivre ensemble.

Nanou nous suggère aussi quelques pistes de réflexion et se penche sur ce que représente la notion du sacré. Le besoin du sacré ne serait-il pas consubstantiel à la nature humaine, indépendamment des figures tutélaires religieuses ? En d'autres termes, l'homme vivant dans nos sociétés modernes n'a-t-il pas remplacé le caractère sacré de la religion par d'autres concepts, parfois plus abstraits, qu'il aurait également sacralisé ?

Ainsi pose-t-elle les bases d'un débat dont on ne pourra pas faire l'économie si nous sommes animés les uns et les autres d'une véritable volonté d'apaiser les tensions qui traversent la société occidentale et libérale entièrement tournée vers la consommation et la satisfaction immédiate de nos pulsions égoïstes au détriment de toutes les valeurs humanistes du vivre ensemble.

Philippe Soulié

Le profane et le sacré

La raison reste inerte et choquée à telle tragédie ... Tuer pour un dessin ... La raison reste inerte ... Déclencher une "guerre" pour la liberté d'expression, là aussi la raison ne redémarre pas . C'est l'état de choc .Agnostique , rien ne justifie de prendre la vie d'un homme, pour moi , car là est mon sacré . Alors que ne me touchent ni le sacré religieux, ni le sacré républicain . D'un côté je ne crois pas en Dieu, de l'autre, je ne parviens pas à croire en ces valeurs républicaines toujours bafouées , qui pourtant quand elle sont exaltées excitent et fanatisent ses défenseurs .

La République, n'existe pas, ni ses valeurs qui nous sont si chères, pourtant il convient de ne pas les toucher . Elles sont sacrées, porter atteinte à ces valeurs inexistantes c'est une véritable profanation qui nécessite non seulement une application sévère de la Loi mais aussi la création de lois plus sévères encore pour qui ose profaner le Temple Républicain qui alors agite les fondamentalismes les plus crasses (ce qui explique l'unité des contraires républicains), d'ailleurs.

Au nom de la République, c'est aussi ce qu'on disait aux déserteurs avant de les fusiller, aux condamnés à mort avant de leur couper la tête . Nous sommes dans l'aire du sacré . Mircea Eliade avait analysé ce déplacement du sacré chez l'homme moderne a-religieux qui en fait n'a fait que déplacer son "sacré" en autres champs, politiques , scientifiques, idélogiques ... Comme si dans son essence même était cette dimension sacrée qu'il ne pouvait pas réduire, jamais .Juste déplacer .

Evidemment, je ne justifie pas les actes terribles qui ont été commis . Loin de là ! La VIE est mon sacré, chaque Vie . Mais veux dire combien l'atteinte au sacré, blesse, que ce soit le notre, ou un autre . Combien je crains nos propres violences républicaines pour réparer , pour défendre le Temple de ce que déjà les Valls, Sarkozy (etc) osent appeler "les Barbares "... La guerre des hommes civilisés contre les barbares ? Il va de soi que chaque groupe peut s'approprier ce propos , puisque le barbare est celui qui profane .

Rien ne justifie ces assassinats . Mais ils sont explicables . Dans une institution catholique où je venais faire un cours sur la religion, j’ai osé décrocher le Christ qui se trouvait au-dessus du tableau, pour le remplacer par une figurine de Mickey à la grande stupéfaction de mes auditeurs. Je me faisais une joie de contempler leur regard ahuri, perplexe, amusé et outré à la fois : j’osais profaner ce qui est vénéré, ce qui est inviolable. (J'étais jeune ). Je le regrette et n’oserais plus recommencer (bien que j’évoque souvent cet événement pour faire comprendre ce qu’est une profanation : jubilatoire mais inacceptable). Bien que je n’éprouve aucun respect pour un objet sacré (une croix, ce ne sont jamais que deux morceaux de bois), je ne peux me permettre d’y toucher. C’est la même raison qui m’interdit de faire cuire un œuf sur la flamme du soldat inconnu, ou d’ouvrir une crêperie devant le portail d’Auschwitz. Une flamme n’est qu’une flamme, un portail n’est qu’un portail. Mais si je profanais la flamme du soldat inconnu, je montrerais du mépris pour des millions de personnes en deuil. Et le portail d’Auschwitz n’est pas un vulgaire portail : si je feignais l’oublier, je mépriserais la douleur des juifs qui y ont été génocidés, je montrerais du mépris pour l’humanité elle-même. Ces exemples montrent déjà que le problème n’est pas religieux. On pourrait le penser au premier abord, puisque c’est à la distinction entre le profane et le sacré qu’on reconnaît une religion.

Pour le dire comme je le ressens, dans ma vie ordinaire je n’éprouve du respect pour aucun objet sacré. Je peux les manipuler sans trouble, et sans la moindre considération morale. Mais si j’osais les saisir pour jouer avec devant tous, je montrerais du mépris, non pas pour ces objets eux-mêmes, mais pour les hommes qui se rassemblent autour d’eux. Et c’est là que je comprends ce qui est vraiment sacré : ce ne sont pas ces objets, c’est le fait que nous nous rassemblons autour d’eux. C’est nous, notre union d'humains, d'êtres-en-relation, qui sommes sacrés. Je dois considérer ces objets comme sacrés parce que des hommes les ont consacrés.

Le profane et le sacré

C’est dire que rien, aucun objet, n’est sacré en tant qu’objet. Une croix dans une église chrétienne, ça n’est jamais que deux morceaux de bois. Mais un chrétien y voit un signe qui le sort du monde profane. Une communauté a besoin de quelque chose de commun qui dépasse les hommes. Un dieu, par exemple, mais ça peut être autre chose : une nation, un principe

Certains embrassent une croix, d’autres un drapeau ou un livre. Depuis le 7 janvier des millions d'hommes embrassent un exemplaire de Charlie Hebdo.

Il y a dix ans, les électeurs de gauche se sont sentis horrifiés à l’idée qu’ils avaient le choix entre Chirac et Le Pen. Beaucoup se sont dit qu’ils se saliraient les mains en votant Chirac mais qu’il fallait le faire quand même pour empêcher le Front National de gouverner. Ils ont voulu manifester leur dégoût en venant voter habillés en clowns. Or c’est interdit : l’isoloir comme l’urne, sont sacrés dans notre république. S’ils l’avaient fait, ils auraient méprisé ce qu’il y a de plus précieux : ce qui nous permet de vivre ensemble.

Ce principe qui nous permet de vivre ensemble est très fragile, il a besoin que nous lui accordions une –sacrée- foi : il faut y croire (sacer = croyance, serment). On ne doit pas dédaigner le sacré, c’est mal, c’est tabou. On ne peut l’évoquer que de façon ritualisée, on doit se soumettre à cette logique même sans la comprendre, avec d’autant plus de ferveur qu’elle nous dépasse. Toute notre existence, notre conduite, en dépend : on ne peut en discuter, encore moins en rire, ce serait trahir ce qui n’a aucun prix –comme notre dignité même. Pour un Homme avec un grand H, la tolérance mutuelle ne peut être remise en question, ni l’amour fraternel, le respect des autres et de soi-même, la tolérance mutuelle : ces principes ont une valeur absolue, gigantesques, ils méritent tous nos effort. C'est pourquoi le sacré nous concerne tous, et nous mobilise : nous marchons en criant "je suis Charlie", infatigables, nous n’aspirons pas au repos… mais plutôt au sacrifice (d’une grande partie de notre temps, donc de notre existence).

Je ne prendrais pas la peine d’écrire tout cela si je ne supposais pas qu’il existe quelque chose de puissant, de riche, de signifiant, que je dois appréhender dans tout temple. Sans cette chose, le monde, ce monde que je retrouverais en sortant du temple, le monde profane, n’est que chaos, et ma vie, absurde, n’a pas de sens. Le sacré est fondamental pour toute conscience collective, or une conscience solitaire n’est rien sans la solidarité avec d’autres consciences. Sans le sacré, l’existence n’est pas satisfaisante. Ce sacré est laïc : les différents temples, les symboles qu’on y voit, les décors qu’on y trouve, sont tous sacrés. Le temps même que nous consacrons à nous rassembler dans ces temples (du grec temne = ce qui est sépare, qui donna « temps » et « temple ») est précieux comme l'existence de notre fragile humanité.

Nanou Ferrier

Tag(s) : #Billet d'humeur

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