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2015, la Grèce, et nous.
2015, la Grèce, et nous.

En ce début d'année 2015, un spectre hante l'Europe. Cela vous dit quelque chose ?
"Un spectre hante l'Europe : c'est le spectre du communisme. Pour le traquer, toutes les puissances de la vieille Europe se sont liguées en une sainte chasse à courre : le Pape et le Tsar, Metternich et Guizot, les radicaux français et les policiers allemands."(Marx, 1848).

Aujourd'hui le spectre s'appelle ... mais la Grèce, bien sûr ! La Grèce, si vous regardez la grande presse et écoutez les magazines "économiques", menace de faire s'effondrer l'Europe, ni plus ni moins. Mais c'est déjà du réchauffé, on nous a déjà fait le coup : en 2009-2012. La crise de la zone euro était censée, déjà, être de la faute aux Grecs. Salauds de Grecs, feignants de Grecs. En fait, la crise économique globale du capitalisme, devenue une plaie ouverte à Wall Street fin 2008 avec la faillite de Lehman Brothers et le crach qui s'ensuivit, due aux créances titrisées sur les marchés boursiers, prenait dans la zone euro, en raison du renflouement général des banques par les États, la forme d'une crise dite des "dettes publiques" et la Grèce était simplement le maillon faible dans la chaine des dettes publiques.

La "dette publique" est une créance sur l'avenir qui permet aux financiers d'accumuler du capital fictif, en ce sens qu'il ne représente aucune valeur produite, mais bien réel par le pouvoir qu'il leur confère, en clair c'est un système organisé de vol du public au profit du capital financier, qui est devenu une perfusion nécessaire pour qu'il continue à booster la bourse depuis la crise de 2008. Ces messieurs ne peuvent se passer de l'État et ils exigent de lui qu'il transfère de la valeur, en baissant les salaires, cassant les services publics et augmentant l'âge de la retraite, de la société vers le capital, de plus en plus parasitaire et néfaste.

Dans le cas grec, de façon particulièrement criante, ce transfert est aussi une exploitation impérialiste d'une nation dominée : le capital grec, les ressources nationales, une partie croissante des salaires, ont été siphonnés, les capitalistes grecs se servant au passage, en direction des grands pays européens censés être les bienfaiteurs sévères du "mauvais élève", la France et, surtout, l'Allemagne. La vérité est donc que, depuis 2009, la Grèce finance le parasitisme financier allemand. L'idéologie officielle étant souvent l'inverse pur et simple de la réalité, et conformément au principe "plus c'est gros, plus ça passe", la presse people allemande explique au bon peuple que si les salaires sont si bas, c'est la faute aux Grecs !

Chaque fois que la résistance populaire et sociale des Grecs risque d'aller trop loin, la menace de la famine est brandie contre elle par "les puissances de la vieille Europe" que sont aujourd'hui la Commission dite européenne, la Banque centrale de Francfort et le Fonds Monétaire International (FMI), euro-américain celui-ci. Mais si l'on transpose la phrase de 1848 à aujourd'hui, on n'aura pas de peine à retrouver ces deux vieilles figures, "les radicaux français et les policiers allemands", dans le tandem prud'hommesque et grotesque de M.M. Moscovici, "commissaire européen" avertissant les Grecs qu'ils n'ont pas à espérer changer quoi que ce soit par le suffrage universel, et de M. Schaüble, ministre allemand des Finances (on notera qu'il est clair qu'en Allemagne les relations avec la Grèce ne relèvent pas des Affaires étrangères, mais des Finances) proclamant que tout gouvernement quel qu'il soit devra poursuivre la même politique, cependant que le FMI suspend son "aide" d'ici aux élections.

Les mêmes puissances sociales qui avaient décidé de ne pas tenir compte du vote majoritaire des peuples français et néerlandais en 2005 font savoir quel est le sens pour elles du mot "démocratie" : le pouvoir de l'accumulation du capital sur le démos auquel est accordé le droit de voter pour faire semblant, mais pas de voter pour une politique quelle qu'elle soit, celle-ci étant unique et prédéterminée.

Les puissances de la vieille Europe hurlent et râlent car les derniers évènements grecs signent leur faillite, pour le passé et pour l'avenir.

Pour le passé, elles prétendaient, depuis mi-2012 (et réserve faite de la rechute chypriote de début 2013), avoir surmonté la crise des dettes dites publiques dans la zone euro, par la magie de M.M. Mario Draghi et Mario Monti. La magie s'estompe, la menace globale du défaut de paiement est toujours là, et il ne s'agit pas de la Grèce, mais de toute la zone euro, et surtout de son cœur allemand, car à siphonner les capitaux de ceux que l'on appelle, dans les couloirs de la Banque centrale de Francfort et de la Commission de Bruxelles, du terme colonial de PIIGS (Portugal, Italie, Irlande, Grèce, Spain pour Espagne), le capital financier allemand a, très logiquement, tari les débouché de l'industrie allemande et organisé la récession en Allemagne même : maintenant nous y sommes.

Alors tout se tend et les maillons faibles recommencent à craquer, donc la Grèce. En 2012, quand commençait la percée de Syriza, le fraichement élu président français François Hollande, commençant à piétiner celles et ceux qui l'ont élu, pesait de tout son poids pour que Syriza ne gagne pas, déjà, les législatives de juin. De celles-ci sortit le gouvernement de coalition droite-gauche (Nouvelle Démocratie-PASOK, le PS grec) d'Antonis Samaras. Misère et, au sens propre, famine, se sont abattus sur les Grecs sous l'égide de ce fidèle serviteur des puissances de la vieille Europe. Ce furent deux années de trop, celles de l'imaginaire reprise européenne à laquelle M.M. Hollande et Valls semblent bien, sans blague, avoir cru.

Fin 2014 M. Samaras se voyait sommé de relancer une nouvelle série de mesures d'austérité, consistant à venir prendre à celles et à ceux auxquels on a déjà tout pris : le "troisième mémorandum", le passage de l'austérité à la barbarie. Voyant que ceci le conduisait au gouffre, il choisit la crise politique et la prise délibérée du risque des élections anticipées. Ceci signifie que des secteurs de la classe capitaliste grecque se disent "au point ou nous en sommes et âpres ce qui a été fait, on peut prendre le risque de Syriza", ceci signifie que le valet Samaras déclare forfait à ses patrons, sauf à repartir s'il est réélu, ceci signifie que les puissances de la vieille Europe n'en ont pas fini avec la Grèce, et donc qu'elles n'en ont pas fini avec les PIIGS, et donc qu'elles n'en ont pas fini avec les peuples, tous les peuples. Fiasco, faillite de leur politique passée.

Pour l'avenir, le message est clair. Une crise de la classe politique grecque qui conduit celle-ci à prendre le risque calculé de Syriza au pouvoir, cela veut dire que la machine des dettes dites publiques en Europe ne pourra pas continuer à fonctionner éternellement, car c'est tout simplement impossible du propre point de vue des critères comptables et capitalistes, qui se contredisent eux-mêmes. D’après le traité fondateur de la zone euro, le traité de Maastricht, la dette dite publique ne doit pas excéder 60% du Produit Intérieur Brut (PIB) d'un pays membre, exposant celui-ci au cycle des sanctions, amendes, "aides" et plans d'austérité s'il pèche de ce côté. Petit problème : la dette dite "publique" de l'ensemble de la zone euro pèse aujourd'hui pour 93,4% du PIB de la zone (et encore on ne connait pas le montant des dettes "publiques" contractées avec certaines banques, comme celles des Länder allemands, justement ...), donc selon les critères de Maastricht la zone euro ne pourrait pas intégrer la zone euro et doit être, toute entière, punie pour ses péchés !

On voit bien que la question n'est pas celle de la Grèce. Mais ce que "Grèce" signifie pour les puissants de la vieille Europe ligués en une sainte chasse à courre contre elle, c'est la contestation du principe sacro-saint du remboursement des dettes, mêmes les plus iniques, mêmes celles que les intérêts ont démultipliées au fur et à mesure qu'elles étaient remboursées et au delà. "Grèce", cela veut dire : stop, on ne veut plus payer, la société en a assez, le peuple dit non, la démocratie exige. Marchés financiers, vous pouvez, vous devez, crever, pour que nos enfants aient une vie digne. Voila le message. Il est enthousiasmant pour l'immense majorité si elle le comprend, il conduit à l'apoplexie dans la sphère des Moscovici et des Schaüble, des Hollande, des Sarkozy et des Merkel.

Ceci étant, il convient de se garder des affirmations péremptoires du genre : " ce coup-ci c'est parti, la chaine va craquer, la Grèce va se libérer et on va suivre ! " Il n'est pas de sauveurs suprêmes et l'annonce de la Bonne nouvelle peut tenir lieu de religion, mais pas de politique. La victoire électorale de Syriza n'est pas encore accomplie que la pression s'organise déjà pour que Syriza fasse, à son tour, "payer la dette" au peuple grec, ce dont les bénéficiaires politiques seraient Aube dorée, un parti aux références nazies, chose particulièrement incroyable, en Grèce comme en Ukraine, s'agissant des peuples qui furent traités comme des sous-hommes par les nazis, qui permet de mesurer le degré de naufrage intellectuel et moral dont peut accoucher l'absence d'issue politique.

Notre devoir n'est pas de chanter l'Halelouia pour Syriza, mais de comprendre pour agir. Syriza s'est formée en 2001-2004 par l'alliance, autour de Synaspismos, principale composante issue de l'ancien "PC grec de l'Intérieur", de plusieurs groupes trotskystes, maoïstes, écologistes, socialistes en rupture et nationalistes de gauche – ce dernier aspect, important et nécessaire en Grèce, à travers la figure de Manolis Glezos, l'homme qui avait arraché le drapeau nazi sur l'Acropole en 1941.

Rendue possible par l'histoire spécifique du PC grec, qui était majoritaire et aux portes du pouvoir pendant la seconde guerre mondiale et dont toute l'histoire ultérieure est faite de la non-digestion de ce moment clef, quand Staline s'est entendu avec Churchill contre lui, ce regroupement n'était pas à l'origine quelque chose de comparable au Front de gauche français, il apparaissait en fait bien plus minoritaire et fragile ! Il était en effet coincé entre le PASOK (PS) alors largement dominant, et le KKE, un PC non seulement stalinien, mais pour ainsi dire "restalinisé" durant les années 1990, sans parler d'Antarsya, autre coalition d'extrême-gauche. Et le choix fait alors par Synaspismos semblait devoir stopper une forte tendance "social-démocrate" et pro-Union européenne dans ce parti, poursuivie depuis par sa scission de droite, Dimar.

Avec tout cela Syriza faisait au départ (2004) 3% des voix, 5% en 2007. Ce sont la crise et les plans d'austérité, mis en œuvre par le PASOK, qui ont modifié la donne en 2012, lorsque Syriza fait soudain 16% des voix en mai, par un transfert direct et massif venant du PASOK qui, lui, s'effondre de 44% à 13%, carrément. A partir de là, mortellement fâchée avec son parti (ceci ne vous évoque rien ?), la base socialiste cherche et, en l'occurrence, trouve, sur la gauche de celui-ci, une force qui semble s'opposer aux plans d'austérité et à l'abandon national, et Syriza atteint prés de 27% en juin 2012, et est à présent crédité d'autour de 35% et de la première place dans les sondages pour les élections du 25 janvier 2015.

Le mandat populaire qui produit la dynamique, sociale et nationale, en faveur de Syriza, c'est la perspective de déclarer illégitime la dette "publique" et d'engager des négociations sur la base d'un rapport de force dont l'appel aux autres peuples européens serait une composante. Le risque est naturellement que Syriza ou son secteur dirigeant cède à la pression capitaliste et des milieux dirigeants européens, certains de ses dirigeants cherchant à l'évidence un compromis d'"union nationale".

Il faut ici préciser qu'un facteur très actif en faveur de ce mauvais scenario est constitué par les forces qui se veulent à gauche de Syriza en l'accusant sans arrêt d'aller vers un tel dénouement, ce qui est en fait leur propre souhait sectaire profond : Antarsya et, surtout, le KKE stalinien, puni électoralement par sa base ouvrière pour son orientation anti-unitaire qui, systématiquement, a toujours fait le jeu de la droite, mais dont la capacité de nuisance reste forte.

Pour le KKE il est nécessaire que Syriza "trahisse" et, en tentant d'organiser l'interdiction de l'unité aussi bien électorale que dans les luttes sociales, il fait tout pour y contribuer, meilleur allié objectif que ce soit pour ceux qui verraient bien Syriza prendre simplement la place du PASOK, quitte à imploser tout de suite. Le KKE est, disions-nous, un parti "restalinisé" dans les années 1990, quand il faisait campagne, aux côtés de l'église orthodoxe, pour que les réfugiés serbes, mais pas les musulmans, d'ex-Yougoslavie soient accueillis en Grèce. Ce processus fut commun à ce parti et son partenaire chypriote, qui, tout stalinien qu'il s'affiche et qu'il est, a gouverné la partie grecque de l'île en plein accord avec la Commission européenne pendant plusieurs années, jusqu'à la crise de début 2013 qui, ricochet de la crise grecque, a produit le départ des fonds oligarchiques russes placés dans les banques de Chypre. Ces fonds oligarchiques ne sont certainement pas étrangers aux choix de ces deux partis.

Or, pour la lutte sociale en Grèce, le besoin d'alliés extérieurs est vital, et ceci n'interpelle pas que les militants dans les pays européens occidentaux comme chez nous, mais pose aussi la question d'une vraie solidarité tant avec les peuples arabes, comme celui de Syrie, qu'avec les mouvements sociaux considérables des pays de l'ancien bloc soviétique, ses voisins immédiats du Nord-Est, et avec les mouvements sociaux ukrainiens désignés sous le terme de "Maidan". La perception de l'ensemble de ces mouvements chez les voisins (sans parler du principal : le voisin turc), est négative et hostile du côté du KKE (où tout ce qui s'affronte aux oligarques post-staliniens est proclamé "fasciste") et dans une grande partie de l'extrême-gauche grecque. Le fait que les néonazis d'Aube dorée soit, comme le KKE, dressés dans le soutien au pouvoir russe contre les "nazis ukrainiens" et aient établi des liens officiels avec la droite eurasienne du conseiller de Poutine, Douguine (rencontré par l'épouse et le beau-fils du chef d'Aube dorée en mai dernier), devrait pourtant inciter à réfléchir ... Dans Syriza, ces questions semblent peu discutées et cette hostilité sommaire, néostalinienne, se retrouve parfois, éventuellement associée à des idées d'union nationale pour rester dans la zone euro ...

La manière dont est abordée la question de l'euro et de la zone euro est assez typique de l'ensemble de ces difficultés et constitue une question centrale. Le KKE ayant fait de la rupture avec l'euro son grigri identitaire, ceci a favorisé des positions, disons, laxistes et ouvertes à ce sujet dans Syriza ; Alexis Tsipras se déclare pour rester dans la zone euro tout en dénonçant une partie de la dette soi-disant publique et en engageant des négociations. Cette simple position modérée est déjà inacceptable pour Bruxelles et pour Francfort. Mais faudrait-il en venir, finalement, à payer, voire à assumer le "troisième mémorandum" pour ne pas sortir de la zone euro ? Une réponse claire et nette à cette question : bien sûr que non, l'euro n'est pas une religion et s'il faut en passer par la rupture alors on le fera, la vraie question, en Grèce comme ailleurs, étant que le peuple arrête de payer, qu'il s'agisse de payer les frais d'une sortie ou les frais d'un maintien ... une telle réponse claire, qui correspond sans nul doute à ce que la base, les militants et la majorité des candidats de Syriza, ont à l'esprit, ferait certes rugir "les marchés", hoqueter M. Schaüble et rougir M. Moscovici, mais elle contribuerait à la victoire. Car le regroupement national, au sens d'une nation opprimée qui cherche à se défendre, qui tend à se faire maintenant sur le vote Syriza, n'est pas un consensus mou entre exploiteurs et exploités, c'est tout le contraire.

Oui, il faut soutenir Syriza à fond pour que Syriza gagne le 25 janvier prochain et pour que Syriza au pouvoir tienne bon, déclare illégitime la dette publique et exige la renégociation générale.

Mais comment pouvons-nous soutenir Syriza efficacement et intelligemment ? D'abord et avant tout en menant la bataille chez nous, comme le savent d'ailleurs très bien, de leur point de vue, M. Sapin, qui en appelle à ne pas augmenter les salaires, ou M. Valls, qui nous promet des années avec du sang et des larmes, comme les Grecs.

Or ce qui se passe en Grèce et, sous d'autres formes, en Espagne avec Podemos, pose une question lancinante aux militants français : nous sommes bien bas en ce moment présent. Mais on sait pourquoi : la politique de Hollande et Ayrault puis Valls a accéléré la rupture entre la base sociale et électorale du PS et eux, et est en train de la consommer, comme ce qui est arrivé au PASOK en 2012, cela alors que le Front de Gauche ne s'est pas développé en alternative politique majoritaire, pour des raisons politiques que je ne développerai pas ici. Au moment présent, l'absence de perspective politique semble laisser le champ libre à Mme Le Pen et à M. Sarkozy, ce qui conduit bien des camarades à la sinistrose, alors qu'il n'est pas vrai qu'en profondeur il y ait "fascisation" de la société.

Mais les luttes, comme récemment celle de Leroy-Sommer, continuent bien sûr. Alors la question n'est pas de se livrer à des incantations, encore moins des incantations sur le thème "les Grecs, les Grecs, les Grecs", ce qui ne les aide en rien. La première partie de la réponse à la question est pour nous, ici, maintenant, de réaliser une unité d'action qui reconstruise des victoires, aussi petites soit-elles. La pratique des syndicalistes de terrain enseigne que c'est possible. Et ceci l'est, nationalement, pour bloquer le paquet des lois "Macron", lois Gattaz en fait (mais Macron c'est Gattaz, personne n'est dupe). Toute première victoire réalisée par l'unité réelle, pas l'unité "de la gauche derrière son gouvernement" évidemment, mais l'unité du monde du travail contre le patronat et le gouvernement, et même toute réalisation effective de cette unité sur un enjeu national, enclenchera la dynamique.

Bonne année 2015 !

Vincent Présumey, 1° janvier 2015.

Tag(s) : #Billet d'humeur

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